Une cage moléculaire inspirée du vivant pour capturer et transformer des molécules avec une précision inédite
Comment les récepteurs biologiques comme les enzymes parviennent-ils à reconnaître et transformer sélectivement des molécules ? Une question au cœur des recherches en chimie supramoléculaire ! Des chimistes viennent de franchir une étape importante dans la conception de récepteurs artificiels inspirés du vivant. Dans une étude publiée dans le Journal of the American Chemical Society, ils décrivent une nouvelle cage moléculaire capable de capturer sélectivement des molécules, puis de les relâcher de manière contrôlée en réponse à une simple variation de l’environnement. Une avancée vers des « machines moléculaires » capables de rivaliser avec les performances des enzymes naturelles.
Dans la nature, les enzymes reconnaissent et fixent leurs cibles avec une grande précision grâce à des cavités complexes, flexibles et peu symétriques. C’est cet environnement particulier qui leur permet de reconnaître une molécule spécifique, de s’y adapter, puis de réaliser une transformation chimique de cette molécule. Reproduire un tel niveau de sophistication avec des systèmes synthétiques reste un défi majeur. En effet, jusqu’à présent, la plupart des « cages moléculaires » artificielles présentent des cavités rigides et symétriques, plus simples à synthétiser mais moins performantes.
Pour dépasser cette limite, les chercheurs de l’Institut des sciences moléculaires de Marseille (CNRS/Aix-Marseille Université/Centrale Méditerranée) et du Centre interdisciplinaire de nanoscience de Marseille (CNRS/Aix-Marseille Université) ont réalisé une cage moléculaire inédite à partir de « corroles », des analogues des porphyrines (molécules omniprésentes dans le vivant, notamment dans l’hémoglobine), mais présentant une symétrie plus faible. Cette caractéristique permet de créer une cavité interne asymétrique, plus proche de celles observées dans les systèmes biologiques.
Les scientifiques montrent que cette cage est capable de piéger sélectivement des fullerènes* —molécules sphériques constituées de carbone — en ajustant sa forme pour les englober parfaitement. Cette cage peut en effet basculer entre deux configurations : une forme fermée, compacte, et une forme ouverte, plus large. Ce changement de forme est déclenché soit par la présence de la molécule cible, soit par une modification de l’acidité du milieu. Une simple variation de pH permet donc de contrôler l’entrée et la sortie de la molécule piégée. Ce comportement, rare pour des systèmes artificiels, rappelle celui des récepteurs biologiques capables de s’adapter et de fonctionner de manière réversible.
Mieux encore, les scientifiques montrent que cette cage peut servir de « masque moléculaire » pour orienter des réactions chimiques sur les molécules piègées. En confinant le fullerène dans un environnement asymétrique, ils parviennent à contrôler précisément la position où une réaction se produit sur la molécule, ouvrant la voie à des synthèses plus sélectives et mieux maîtrisées en évitant la formation de sous-produits indésirables.
Au-delà de cette preuve de concept, ces travaux, publiés dans le J. Am. Chem. Soc., ouvrent de nouvelles perspectives pour la chimie supramoléculaire et la catalyse en espace confiné. En combinant faible symétrie, flexibilité structurale et réponse à des stimuli externes, cette cage moléculaire se rapproche des performances des récepteurs biologiques. À terme, de tels systèmes pourraient trouver des applications en nanotechnologies ou encore dans le développement de nouveaux «catalyseurs bio-inspirés » capables de rivaliser avec les performances des enzymes naturelles.
* Les fullerènes constituent des cibles idéales car leur forme sphérique bien définie permet de tester finement la capacité d’une cage moléculaire à reconnaître, sélectionner et s’adapter à une molécule. Par ailleurs, leur réactivité difficile à contrôler en fait d’excellents candidats pour démontrer l’intérêt du confinement : piégés dans la cage, ils peuvent être orientés et fonctionnalisés de manière beaucoup plus sélective. Enfin, ces molécules étant au cœur de nombreuses applications en matériaux, leur manipulation contrôlée ouvre des perspectives concrètes en nanotechnologies et en chimie des matériaux.
Rédacteur : CCdM
Référence
Anna Baidiuk, Tania Pelachs, Paul-Gabriel Julliard, Gyorgy Szaloki, Marc Vedrenne, Xavi Ribas, Maylis Orio, Alexandre Martinez, Gabriel Canard & Cedric Colomban
A pH-Responsive Cu-Corrole-Based Cage That Reversibly Encapsulates Fullerene in a Shapeshifting Low-Symmetry Cavity
J. Am. Chem. Soc. 2026