Santé mondiale : les chimistes du CNRS en première ligne avec un projet européen pour de nouveaux antiparasitaires

Biochimie

Le projet FeROS, coordonné par Elisabeth Davioud-Charvet, directrice de recherche au Laboratoire d'Innovation Moléculaire et Applications (LIMA), vient de décrocher un financement du programme EIC Pathfinder Open. Ce projet ambitieux vise à concevoir une nouvelle génération de molécules antiparasitaires, à la fois plus efficaces et mieux ciblées. 

À l’interface de la chimie et de la biologie, FeROS s’inscrit dans un enjeu majeur de santé publique : lutter contre des maladies parasitaires qui touchent des millions de personnes dans le monde, dans un contexte de résistances croissantes aux traitements existants.

Exploiter le stress oxydant pour cibler les parasites

Au cœur du projet se trouve une stratégie développée depuis plusieurs années par l’équipe de chimie bio(IN)organique et médicinale: utiliser le stress oxydant, un phénomène souvent associé à la toxicité cellulaire, comme arme thérapeutique ciblée contre les parasites.

Le stress oxydant peut être bénéfique ou délétère selon l’endroit où il est produit. Notre objectif est de le générer spécifiquement dans le parasite pour le détruire, sans affecter les cellules saines.
Elisabeth Davioud-Charvet , Directrice de recherche

Ces travaux reposent sur des prodrogues, c’est-à-dire des molécules inactives qui ne deviennent actives qu’une fois transformées dans l’organisme. Dans le cas de FeROS, ces transformations se produisent au sein même du parasite, où elles déclenchent une cascade de réactions chimiques produisant des espèces oxygénées réactives capables de le tuer.

Une spécificité essentielle : ces mécanismes sont activés dans des conditions propres au parasite, notamment lorsqu’il digère l’hémoglobine dans les globules rouges. Les molécules restent donc inactives dans les cellules saines, ce qui limite les effets secondaires.

Une innovation pour dépasser les blocages industriels

Malgré des résultats prometteurs obtenus depuis plusieurs années, ces approches se heurtaient jusqu’à présent à un obstacle majeur : la réticence de l’industrie pharmaceutique face à certaines familles de molécules, jugées potentiellement toxiques. Pour lever ce verrou, le projet FeROS propose une avancée décisive : le développement de prodrogues non quinoniques, capables de libérer progressivement les composés actifs tout en contournant ces limitations.

Cette innovation s’appuie sur une preuve de concept obtenue récemment, montrant notamment une efficacité remarquable sur des modèles précliniques, y compris dans des modèles proches de l’infection humaine.

Ce financement vient couronner des décennies de recherche », souligne la chercheuse. « Il valide une approche qui permet d’exploiter intelligemment le stress oxydant, en le ciblant précisément là où il est utile.
Elisabeth Davioud-Charvet, Directrice de recherche

Un enjeu majeur de santé mondiale

Le projet FeROS s’attaque à plusieurs maladies parasitaires, dont le paludisme, qui cause encore près de 610 000 décès en 2024, mais aussi la schistosomiase ou la maladie de Chagas. Autant de pathologies pour lesquelles les options thérapeutiques restent limitées, notamment en raison de l’émergence de résistances, et/ou de l’inefficacité des médicaments du siècle dernier. Ces maladies, souvent qualifiées de « maladies de la pauvreté », souffrent également d’un manque d’investissement industriel.

L’industrie pharmaceutique s’y intéresse peu, car les traitements sont courts et peu rentables. La recherche académique a donc un rôle essentiel à jouer pour développer de nouvelles solutions.
Elisabeth Davioud-Charvet, Directrice de recherche

Dans ce contexte, FeROS s’inscrit pleinement dans le concept One Health, qui prend en compte les interactions entre santé humaine, animale et environnementale.

Une approche interdisciplinaire portée par la chimie

Le projet repose sur une collaboration internationale impliquant sept laboratoires en Europe et aux États-Unis, ainsi qu’un partenaire industriel. Il mobilise un large éventail de compétences : chimie médicinale, physicochimie, biologie, protéomique et parasitologie. Au cœur de cette dynamique, la chimie joue un rôle structurant.

« Pour moi, la chimie est un outil pour répondre à des questions de biologie. C’est en comprenant les mécanismes moléculaires que l’on peut concevoir de nouvelles stratégies thérapeutiques.
Elisabeth Davioud-Charvet, Directrice de recherche

Les travaux viseront notamment à :

  • Optimiser de nouvelles séries de molécules prodrogues antiparasitaires, 

  • Comprendre finement leur mode d’action, 

  • Et préparer leur passage vers des études précliniques, voire cliniques à moyen terme. 

Elisabeth Davioud-Charvet et Mourad Elhabiri DR CNRS - DR CNRS

Vers de nouvelles générations de traitements

À terme, le projet FeROS pourrait ouvrir la voie à une nouvelle génération de médicaments antiparasitaires, plus efficaces, capables de contourner les résistances et d’agir à différents stades du cycle de vie des parasites. Les molécules optimisées ou leurs prodrogues, en combinaison avec un partenaire utilisé en clinique, montrent déjà une efficacité sur les souches résistantes à l’artémisinine.

Elles bloquent également la transmission des parasites aux moustiques, en ciblant les stades sexués-clés de leur développement, contribuant ainsi à limiter la propagation du paludisme, ouvrant ainsi une voie vers l’éradication de la maladie.

Avec ce financement européen, les chimistes du CNRS confirment leur rôle central dans la conception de solutions innovantes face à des défis sanitaires majeurs en Santé publique.

 

Contact

Communication CNRS Chimie
Elisabeth Davioud-Charvet
Directrice de Recherche au Laboratoire d'innovation moléculaire et applications
Mourad Elhabiri
Directeur de Recherche au Laboratoire d'innovation moléculaire et applications