La plasticienne caennaise Sophie Moraine brise la glace entre art et science

Entretiens

L’artiste plasticienne Sophie Moraine est en résidence au laboratoire de Cristallographie et sciences des matériaux (CRISMAT – CNRS/ENSICAEN/Université Caen Normandie) depuis janvier 2024. Elle nous raconte ses expérimentations autour des cristaux et son immersion dans le monde de la recherche scientifique.

Pourquoi avoir choisi le CRISMAT comme résidence artistique ?

A l’origine de ce projet de résidence, il y a une rencontre. Dans le cadre de mon travail sur l’art de la mémoire, j’ai présenté en 2022 une exposition pendant trois semaines au château de la Fresnaye, à Falaise dans le Calvados. A ce moment-là, je travaillais sur les vertus platoniciennes : la Prudence, la Tempérance, la Force Morale et la Justice Sociale. Je présentais des sculptures en papier représentant les quatre vertus accompagnées de 350 ex-voto, de petites figurines en grès émaillé. C’est à l’occasion de cette exposition que j’ai rencontré Ulrike Lüders, directrice de recherche au CRISMAT. Notre discussion a rapidement porté sur le grès et l’émail, qui peut cristalliser à la cuisson. Ulrike m’a expliqué qu’elle aussi travaillait sur les cristaux au sein de son laboratoire, notamment sur deux de leurs propriétés : leur hydrophobie et leur capacité à devenir des accumulateurs thermiques. C’est ainsi qu’est née l’idée de cette collaboration entre art et science. Elle s’est finalement concrétisée grâce à un appel à projets de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac), auquel j’ai répondu.

Cette résidence d’un an au laboratoire CRISMAT a trois objectifs. Le premier, c’est de réaliser de gros cristaux que je nomme « gigacristaux ». Ces cristaux vont croitre sur l’émail, composé de fritte, de silice et de différents oxydes. Le deuxième, c’est de parvenir à poser l’émail sur d’autres matériaux-réceptacles que le grès et supportant de très hautes températures : pour que les cristaux croissent sur l’émail, il faut une température d’environ 1 250 degrés. Les boues industrielles et les déchets de construction pourraient constituer des matériaux alternatifs intéressants. Le troisième objectif est d’étudier les propriétés thermiques des cristaux qui apparaissent sur l’émail. En effet, ils pourraient accumuler l’énergie solaire pour ensuite la restituer à l’intérieur de bâtiments. On allierait alors l’utile à l’esthétique.

Essais cristaux mai 2024 © Sophie Moraine

Quels ont été les défis et principales découvertes des six premiers mois de cette résidence ?

Des défis, il y en a eu, liés au grand nombre de paramètres à prendre en compte dans la réalisation d’une pièce. Il y a d’abord la matière première. Le grès doit être plus ou moins chamotté, c’est-à-dire qu’on doit rajouter de petits morceaux cuits à la pâte pour la solidifier et la retravailler. Puis vient l’étape du séchage et de la première cuisson, qui permet d’homogénéiser l’intérieur et l’extérieur de la pièce afin qu’elle puisse recevoir la couche d’émail. L’émail est un des paramètres les plus importants : les proportions entre les oxydes, la fritte et la silice doivent être au gramme près ! Il faut notamment prendre en compte le phénomène de l’eutexie : certains éléments permettent d’abaisser la température de fusion d’autres éléments. Ce qui nous amène à la dernière étape : la synthèse, c’est-à-dire la cuisson. Là aussi, à un degré près, le résultat peut varier du tout au tout. D’où l’intérêt d’avoir des sondes, pour mesurer l’évolution de la température avec précision.

Tout ce processus, du modelage à la sortie du four, prend entre deux et trois semaines. Souvent, c'est raté, dans le sens où le résultat n’est pas celui que j’avais en tête. Néanmoins, nous avons parfois eu de belles surprises. Par exemple, nous nous sommes aperçus que les formes plates donnaient des cristaux en étoile, alors que les formes arrondies permettaient une croissance des cristaux en « feuille de ginkgo ». Dans un deuxième temps, nous essayerons de mesurer la différence d’accumulation thermique en fonction de la forme des cristaux. Je trouve aussi intéressant que certains oxydes remontent naturellement à la surface de l’émail, tandis que d’autres se séparent de la silice et noient au fond. J’y vois une métaphore sur le binôme souvenir-oubli, qui m’occupe dans le cadre de mon travail sur l’art de la mémoire.

Comment s’est passée cette immersion dans le monde de la recherche scientifique ?

Bien que le directeur du laboratoire, Wilfrid Prellier, ait préparé mon arrivée, la résidence n’a au départ pas fait l’unanimité au sein des chercheurs. Je ne peux pas leur en vouloir, tant nos deux mondes peuvent sembler éloignés à première vue.

Aujourd’hui, l’ambiance me semble plus chaleureuse. Il y a toujours quatre ou cinq personnes pour me demander quand les nouvelles pièces sont prêtes. Ce rapprochement ne me surprend pas, car en réalité les scientifiques et les artistes ne sont pas différents. Les deux sont toujours en train de chercher des réponses à leurs questions, avec la même obsession. Car il faut être obsessionnel, dans le bon sens du terme, pour être sur le même ouvrage pendant des semaines et des mois. Il y a aussi beaucoup d’expérimentation, de « bidouillage ». On le voit avec la formation de binômes entre un chercheur qui a une théorie et un technicien qui va aider à mettre en pratique cette théorie, avec de l’astuce, de l’ingéniosité, comme un artiste face à son matériau finalement.

Par ailleurs, les artistes comme les scientifiques travaillent sur l’invisible. Pour un artiste, il s’agit de rendre visible ce qui ne l’est pas, ou ne l’est plus à force d’être omniprésent. Et les scientifiques, eux, travaillent sur l’invisible dans le sens de l’infiniment petit, du micro. Le dernier point commun, c’est le côté « tour de Babel » : les laboratoires comme les associations artistiques voient se côtoyer des personnes de cultures et de pays différents, ce qui en font des terreaux propices pour l’échange, l’innovation et l’ouverture d’esprit.

Essais cristaux juin 2024 © Maxime Lemarchand

Avez-vous des perspectives de médiation auprès du grand public ?

Le premier public, c’est d’abord la communauté des chercheurs eux-mêmes. Même si la résidence a commencé en janvier 2024, la médiation a commencé dès juillet 2023 avec une exposition dans le hall du laboratoire. Quelques semaines après mon arrivée, j’ai également fait une conférence pour exposer aux scientifiques le projet et la façon dont il s’inscrit dans mon travail de recherche esthétique sur l’art de la mémoire. Aujourd’hui, j’ai des échanges réguliers avec les chercheurs titulaires, mais aussi avec les doctorants et les étudiants de master qui viennent au laboratoire pour un stage. Pour laisser une trace de ce travail commun, je réaliserai une sculpture, dont le sujet a été décidé sur la base d’un questionnaire rempli par les chercheurs. Cette sculpture en grès et émail cristallisé sera formée de trois cubes, une des formes prépondérantes du cristal, et surmontée d’un hibou, un symbole de sagesse.

L’aboutissement de cette résidence sera une grande œuvre appelée Unitas Multiplex ou Unité Multiple, en hommage aux travaux d’Edgar Morin et des théoriciens grecs avant lui. Cette œuvre, réalisée en boues industrielles recouvertes d’émail cristallisé, symbolisera les quatre vertus.

Tout au long de cette résidence, j’ai l’occasion de présenter mon travail auprès des journalistes, que ce soit la presse écrite régionale comme Ouest France ou la radio, mais aussi de faire des expositions, pendant lesquelles j’échange avec le public. Parmi les prochaines échéances, il y aura la fête de la Science, à laquelle je participerai avec d’autres chercheurs du CRISMAT, en octobre 2024. Puis, en 2025, je prendrai part aux actions culturelles organisées à l’occasion du Millénaire de Caen. C’est une belle opportunité de mettre en avant la pluridisciplinarité, que souhaite valoriser Dominique Goutte, vice-président de l’agglomération de Caen-la-Mer en charge de la recherche et de l’enseignement supérieur. Des échanges fructueux en perspective !

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Contact

Sophie Moraine
Artiste plasticienne
Communication CNRS Chimie