Guy Bertrand, lauréat du Tetrahedron Prize 2026 : une carrière guidée par l'audace scientifique

Distinctions

Le directeur du laboratoire international UCSD/CNRS* reçoit l'une des plus prestigieuses distinctions en chimie organique. Lauréat du Tetrahedron Prize 2026, Guy Bertrand revient sur plus de quarante ans de recherche et souligne le rôle déterminant qu'a joué le CNRS dans un parcours guidé par la curiosité, l'audace et la liberté d'innover.

Lorsque Guy Bertrand évoque son parcours, rien ne laisse présager une vocation précoce pour la chimie. « Je voulais devenir joueur de tennis professionnel. Et puis j'ai réalisé que je n'étais pas suffisamment bon. Il fallait que je fasse autre chose… alors j'ai fait de la chimie. »

Le sourire dans la voix est intact lorsqu'il raconte cette anecdote. Lui qui n'a jamais été
« le petit garçon qui faisait des expériences dans son garage » est arrivé à la chimie presque par hasard, avant d'en faire l'œuvre de toute une vie. 

Aujourd'hui, ce parcours est couronné par le Tetrahedron Prize for Creativity in Organic Chemistry 2026, décerné par Elsevier et le comité éditorial de la revue Tetrahedron

Jusqu'à présent, j'avais surtout reçu des prix en chimie inorganique. Celui-ci récompense mes travaux en chimie organique. Quand on regarde la liste des précédents lauréats, on y trouve quelques prix Nobel… C'est une très belle reconnaissance.
Guy Bertrand, Directeur du laboratoire international UCSD/CNRS, lauréat du Tetrahedron Prize 2026

Mais pour Guy Bertrand, cette récompense dépasse largement une réussite individuelle. Elle est aussi le fruit de décennies de travail collectif, de collaborations internationales et d'un environnement de recherche qui lui a permis d'explorer des voies inédites. Au premier rang de cet écosystème figure le CNRS, auquel il dit devoir une grande partie de sa carrière.

Le pari de l'audace… et la confiance du CNRS

Entré au CNRS dès la fin de ses études, Guy Bertrand effectue un bref passage dans l'industrie pharmaceutique avant de revenir rapidement à la recherche académique. Au fil des années, le CNRS lui offre un environnement propice à l'exploration de nouvelles idées, jusqu'à soutenir un projet particulièrement audacieux : la création d'un laboratoire international aux États-Unis.

À 49 ans, il décide de quitter la France pour rejoindre l'Université de Californie. Un choix peu commun à l'époque, qu'il qualifie lui-même avec humour de véritable prise de risque. « Il faut être complètement fou pour faire un truc pareil. ». Ce pari transformera profondément sa carrière scientifique.

Aujourd'hui directeur du laboratoire international UCSD/CNRS à l'Université de Californie à San Diego, Guy Bertrand n'oublie pas le rôle essentiel joué par le CNRS dans cette aventure.

Ça a complètement changé ma carrière. Et j'ai eu la chance que le CNRS reste avec moi. Sans le personnel du CNRS, je n'en serais pas où j'en suis aujourd'hui.

Dans le message qu'il a adressé à l'occasion de l'annonce du Tetrahedron Prize, il a d'ailleurs tenu à remercier publiquement le CNRS pour son soutien constant, en France comme aux États-Unis.

Des carbènes devenus incontournables

Si le Tetrahedron Prize récompense l'ensemble d'une carrière, Guy Bertrand identifie immédiatement la découverte qui en constitue le fil conducteur. « La découverte des carbènes stables a véritablement changé ma carrière. » 

À leurs débuts, ces molécules étaient considérées comme de simples curiosités de laboratoire.

Certains collègues me disaient : "C'est amusant ce que tu fais, mais ce serait bien que cela serve à quelque chose." Aujourd'hui, les carbènes sont utilisés en catalyse, en synthèse organique, pour développer de nouveaux matériaux et même dans des applications médicales.

Ce qui n'était, au départ, qu'une curiosité scientifique est devenu un outil incontournable pour les chimistes du monde entier. 

Prendre des risques pour faire avancer la science

Au cours de l'entretien, une idée revient sans cesse : l'innovation naît de l'audace. Pour Guy Bertrand, la recherche doit rester un espace où il est possible d'explorer des pistes nouvelles, même lorsqu'elles semblent improbables.

Au CNRS, nous avons la chance d'avoir une sécurité qui permet de prendre des risques. Il ne faut pas faire la même chose que son voisin. Les grandes découvertes naissent lorsque l'on ose faire quelque chose de complètement nouveau.

Une conviction qu'il applique également dans son laboratoire : « Si vous saviez le nombre d'idées géniales qui, finalement, ne l'étaient pas… Mais c'est le prix à payer pour découvrir quelque chose de vraiment nouveau. » 

Pour lui, cette liberté est indissociable du modèle de recherche porté par le CNRS : donner aux chercheurs le temps d'explorer, d'échouer parfois, mais aussi de faire émerger des découvertes de rupture.

Une chimie tournée vers les défis de demain

Aujourd'hui encore, Guy Bertrand continue d'explorer de nouveaux territoires scientifiques. Son équipe développe notamment des alternatives aux catalyseurs reposant sur des métaux précieux, avec un objectif clair : concevoir une chimie plus durable, moins coûteuse et moins dépendante de ressources critiques. 

Pour lui, la recherche fondamentale reste un formidable moteur d'innovation et les découvertes d'aujourd'hui sont les applications de demain.

La science sans frontières

Installé depuis plus de vingt-cinq ans aux États-Unis, Guy Bertrand est convaincu que la diversité des parcours et des cultures constitue une richesse pour la recherche. Dans son laboratoire se côtoient des chercheurs venus du monde entier.

Chacun apporte une manière différente de réfléchir. Quand on mélange toutes ces approches, on arrive souvent à faire de très belles découvertes.

Il encourage également les jeunes scientifiques à multiplier les expériences à l'international, persuadé que les grandes avancées naissent autant de la confrontation des idées que de la créativité individuelle.

Une distinction qui célèbre une vision de la recherche

Le Tetrahedron Prize 2026 vient consacrer une carrière scientifique exceptionnelle. Mais il récompense aussi une philosophie de la recherche : celle qui consiste à repousser les frontières du savoir, à remettre en question les certitudes et à oser emprunter des chemins encore inexplorés.

Et s'il ne devait transmettre qu'un seul message aux jeunes chercheurs, il serait sans doute celui-ci : les grandes découvertes naissent lorsque l'on ose faire quelque chose de complètement nouveau.

Au fond, c'est peut-être là le plus beau message de Guy Bertrand : rappeler que les plus grandes avancées scientifiques commencent souvent par une idée qui semble, au départ, impossible.

*Joint Research Chemistry Laboratory

Le Tetrahedron Prize en bref

  • Créé en 1980 

  • Décerné tous les ans par Elsevier et le comité éditorial de Tetrahedron

  • Récompense une contribution exceptionnelle à la chimie organique 

  • Plusieurs anciens lauréats sont devenus prix Nobel