Christian Amatore, une vie de chimiste guidée par la curiosité

Distinctions

Pionnier de l’électrochimie moléculaire et des microélectrodes, Christian Amatore a consacré sa carrière à comprendre les mécanismes des réactions chimiques, jusqu’au fonctionnement des cellules vivantes. Lauréat du Grand Prix 2026 de la Fondation de la Maison de la Chimie, le directeur de recherche émérite au CNRS revient sur un parcours scientifique marqué par l’audace, l’interdisciplinarité et une curiosité jamais assouvie. 

« Je suis un enfant de la République » C’est ainsi que Christian Amatore aime raconter son parcours. Né en Algérie d’une famille originaire de Sicile, il grandit dans une famille où l’éducation représente une formidable promesse d’émancipation. Après une partie de sa scolarité en Algérie, puis en Corse, il rejoint le lycée Thiers à Marseille. Un itinéraire qu’il attribue autant aux sacrifices de ses parents qu’aux encouragements d’enseignants ayant très tôt décelé ses aptitudes.

Pourtant, rien ne le prédestinait particulièrement à la chimie. Excellent en mathématiques qu’il qualifie aujourd’hui d’ingénieurs, il leur préfère progressivement la physique, qui lui permet de comprendre le monde qui l’entoure. Puis, en classe préparatoire, la rencontre avec un professeur passionné, René Didier, change la donne : il découvre une discipline qui ne se contente pas de décrire la matière, mais cherche à comprendre pourquoi et comment elle se transforme.

Cette interrogation ne le quittera plus. Entré à l’École normale supérieure, puis au CNRS en 1975, il s’oriente vers la physicochimie et plus particulièrement l’électrochimie moléculaire. Son ambition n’est pas tant de fabriquer de nouvelles molécules que de comprendre les mécanismes qui gouvernent leurs formations et leurs réactions.

Des réactions chimiques aux microélectrodes : l’art d’explorer l'invisible

Dès ses premiers travaux, Christian Amatore s’intéresse aux transferts d’électrons, ces phénomènes fondamentaux qui interviennent dans de nombreuses réactions chimiques. Son objectif : comprendre ce qui se produit réellement à l’échelle des molécules, au-delà de ce que les expériences permettent d’observer directement.

Mais c’est au début des années 1980, lors d’un séjour de recherche aux États-Unis, que sa carrière prend un tournant décisif. Il rencontre Mark Wightman, un chercheur qui utilise de minuscules électrodes pour étudier les phénomènes électrochimiques dans le cerveau. En découvrant ses résultats expérimentaux, Christian Amatore reconnaît immédiatement un phénomène qu’il avait lui-même envisagé théoriquement plusieurs années auparavant.

Cette rencontre marque le début d’une collaboration de vingt ans et contribue au développement des ultramicroélectrodes, puis des nanoélectrodes. Ces outils miniaturisés permettent d’observer des phénomènes chimiques à des échelles jusqu’alors difficilement accessibles et ouvrent de nouvelles perspectives, notamment pour l’étude du vivant.

Une avancée dont il mesure aujourd’hui le chemin parcouru : 

Maintenant, les ultramicroélectrodes ou les nanoélectrodes, sont partout en électrochimie.
Christian Amatore

Quand la chimie permet de mieux comprendre le vivant

Refusant de se cantonner à un seul champ de recherche, Christian Amatore explore progressivement les frontières entre chimie, biologie et neurosciences.

Ses travaux s’intéressent notamment aux mécanismes du stress oxydatif, un phénomène impliqué dans de nombreux processus biologiques. 

Il étudie ainsi le fonctionnement des macrophages, ces cellules immunitaires chargées de neutraliser les éléments étrangers à l’organisme.

Parmi les découvertes qui l’ont particulièrement marqué figurent des recherches sur les réactions de ces cellules face à certaines fibres qu’elles ne parviennent pas à éliminer. Publiés dans Nature Nanotechnology, ces travaux ont contribué à mieux comprendre les mécanismes de stress oxydatif associés à l’exposition à certains matériaux fibreux.

Une découverte qui trouve son origine dans une interrogation ancienne, née de ses années de doctorat à Jussieu et des questions soulevées par la présence d’amiante. Il lui aura fallu près de quarante ans pour revenir à cette question sous un nouvel angle scientifique.

Une illustration de sa manière d'aborder la recherche : ne jamais considérer une question comme définitivement close.

« En science, j’explore »

C’est peut-être cette phrase qui résume le mieux Christian Amatore : 

En science, j’explore. Dès que je commence à comprendre comment ça marche, ça ne m’intéresse plus. Et je laisse aux autres le soin d’exploiter ce que j’ai fait.

Une philosophie qui explique la diversité de ses recherches, mais aussi son goût pour les approches interdisciplinaires et les collaborations internationales, notamment avec la Chine.

Pour lui, la créativité scientifique repose avant tout sur la capacité à sortir des chemins balisés. « « Se laisser aller à sa créativité, c’est prendre des paris », insiste-t-il, rappelant que certaines de ses orientations de recherche auraient pu ne jamais aboutir.

Membre de l’Académie des sciences, il défend également une vision exigeante de la liberté scientifique. Il porte un regard critique sur la place croissante des indicateurs de performance et des impératifs de publication, qui risquent, selon lui, de freiner l'audace des chercheurs.

Car la recherche ne se mesure pas seulement au nombre de résultats obtenus. Elle suppose de pouvoir explorer, se tromper, recommencer et parfois avoir le bonheur d’emprunter des voies que personne n’avait envisagées.

Plus de cinquante ans de recherche et une curiosité intacte

Attribué le 28 septembre 2026, le Grand Prix de la Fondation de la Maison de la Chimie vient saluer la contribution exceptionnelle de Christian Amatore à l’électrochimie. Il partage cette distinction avec Jean-Marie Tarascon, autre figure majeure de la discipline, reconnu pour ses travaux sur le stockage électrochimique de l’énergie et qui a reçu la Médaille d’Or du CNRS en 2022/ 

Ce prix s’ajoute à de nombreuses distinctions, parmi lesquelles la médaille d’argent du CNRS, la médaille Faraday, la médaille Volta ou encore la médaille d’or de l’International Society of Electrochemistry. La remise officielle du Grand Prix aura lieu le 3 février 2027 à Paris.

Mais au-delà des récompenses, Christian Amatore semble surtout animé par le plaisir de comprendre. Plus de cinquante ans après ses premiers travaux, il conserve intacte cette curiosité qui l’a conduit de la chimie fondamentale à l’exploration du vivant.

Un bon chercheur ne trouvera jamais, parce qu’au fur et à mesure qu’il avance, il trouve quelque chose qui est encore plus merveilleux.

Une conviction qui résume à elle seule une vie consacrée à la recherche : chaque découverte est avant tout le point de départ d’une nouvelle question.

Contact

Communication CNRS Chimie