Les gazoducs européens servent aussi d'autoroutes aux bactéries
Des scientifiques montrent pour la première fois que des bactéries peuvent parcourir des centaines de kilomètres à travers les réseaux de transport de gaz naturel. Leurs travaux, publiés dans la revue ISME Communications, révèlent une connectivité biologique insoupçonnée entre les réservoirs géologiques européens. Ils ouvrent de nouvelles perspectives pour mieux comprendre le fonctionnement du sous-sol profond et anticiper les effets du futur stockage géologique de l'hydrogène.
Pendant longtemps, les réseaux de transport de gaz naturel ont été considérés comme incompatibles avec toute forme de vie. Les gaz y circulent sous des pressions pouvant atteindre 80 bars, dans des canalisations où l'humidité est presque totalement éliminée afin de préserver les infrastructures. Dans un tel environnement, les scientifiques supposaient que les micro-organismes ne pouvaient ni survivre ni se déplacer.
Une équipe de l’Institut des sciences analytiques et de physico-chimie pour l'environnement et les matériaux (CNRS/Université de Pau et des Pays de l’Adour), en partenariat avec Teréga, entreprise française spécialisée dans le stockage géologique de gaz naturel et son transport, vient de démontrer qu’il n’en est rien. Les scientifiques ont découvert une bactérie jusque-là inconnue circulant dans ces réseaux sous la forme d'endospores, un état de dormance extrêmement résistant qui lui permet de supporter des conditions physiques et chimiques particulièrement hostiles. Pour cela, ils ont conçu un dispositif d'échantillonnage stérile capable de prélever directement des micro-organismes dans un flux de gaz sous pression tout en respectant les contraintes de sécurité imposées par les atmosphères explosives. Ils ont ainsi pu isoler pour la première fois des spores bactériennes directement depuis le gaz circulant dans les canalisations, alors que les études précédentes reposaient uniquement sur l'analyse d'eaux de condensation ou de dépôts prélevés lors d'opérations de maintenance.
Les analyses génétiques montrent qu'il s'agit non seulement d'une nouvelle espèce, mais également d'un nouveau genre bactérien appartenant à la famille des Peptococcaceae. Cette même bactérie a été retrouvée dans plusieurs sites de stockage souterrain du gaz ainsi qu'à différents endroits du réseau de transport, parfois séparés par plusieurs centaines de kilomètres, révélant une connectivité biologique insoupçonnée entre ces environnements profonds.
Des résultats qui dépassent largement le cadre de la microbiologie. Les réseaux européens de transport relient en effet plus de 130 sites de stockage géologique et plus de 200 000 kilomètres de gazoducs créant, sans le savoir, de véritables voies de dispersion pour les micro-organismes du sous-sol profond. En connectant ces réservoirs naturels, les activités humaines ont ainsi mis en relation des écosystèmes qui avaient évolué de manière indépendante pendant des millions d'années.
Ces résultats revêtent également une importance particulière dans le contexte de la transition énergétique. Les futurs scénarios de décarbonation prévoient en effet de stocker de grandes quantités d'hydrogène dans les mêmes réservoirs géologiques aujourd'hui utilisés pour le gaz naturel. Or la bactérie découverte consomme l'hydrogène et le dioxyde de carbone. Les expériences menées en laboratoire montrent qu'à mesure que la pression en hydrogène augmente, elle modifie son métabolisme et produit davantage de formate, une molécule susceptible d'influencer les communautés microbiennes, la géochimie des réservoirs et, à terme, la qualité du gaz stocké. Des observations qui apportent de nouvelles connaissances indispensables pour anticiper le comportement biologique des futurs stockages souterrains d'hydrogène et qui invitent à intégrer pleinement la dimension biologique dans la conception et l'exploitation des infrastructures énergétiques de demain.
Rédacteur CCdM
Référence
Magali Ranchou-Peyruse, Marion Guignard, Guilhem Caumette, Pierre Chiquet, Pierre Cézac & Anthony Ranchou-Peyruse
Gas pipelines, highways for hydrogenotrophic spore-forming bacteria,
ISME Communications, Volume 6, Issue 1, January 2026, ycag006